L’autonomie stratégique de l’Europe ne se décrétera pas dans les sommets diplomatiques ou par des régulations industrielles. Elle se jouera, fondamentalement, dans notre capacité à mobiliser notre propre richesse. Dans leur plaidoyer pour un One Market Act, Enrico Letta et Pascal Lamy posent un diagnostic vital : pour que l’Europe survive face aux géants américains et chinois, elle doit notamment achever l’intégration de son système financier. Le paradoxe est cruel : nous sommes un continent de fourmis assis sur une montagne d’épargne qui dort, ou pire, qui finance la croissance de nos concurrents faute de circuits européens intégrés.

L’impératif de l’unité : Pourquoi maintenant ?

Le rapport Draghi a fixé le prix de notre survie économique : 800 milliards d’euros d’investissements supplémentaires chaque année pour réussir des révolutions qui vont de l’IA à la décarbonation. Nos finances publiques, plombées par les dettes, ne peuvent plus porter seules ce fardeau.

C’est ici que le One Market Act intervient. L’objectif est de briser les frontières invisibles qui compartimentent l’épargne. Aujourd’hui, l’argent d’un épargnant européen est trop souvent prisonnier de son marché national, alors qu’il devrait irriguer les champions technologiques du continent. Sans cette "union des marchés de capitaux", l'Europe reste un géant économique aux pieds d'argile financière.

Le mirage des produits actuels : L'échec face au modèle américain

Pourquoi nos outils actuels (livrets réglementés ou assurances-vie traditionnelles) échouent-ils là où le 401(k) américain triomphe ?

Le système américain repose sur une incitation claire : investir sur le long terme dans l'économie réelle en échange d'avantages fiscaux massifs. Il crée un lien direct entre l'avenir de l'individu et la performance des entreprises nationales. En Europe, nous souffrons d'une culture du "risque zéro". On préfère la sécurité apparente de livrets à faible rendement plutôt que l'investissement productif qui construit l'avenir. Nos produits sont fragmentés, peu lisibles et s'arrêtent aux frontières. 

L'écueil du CEI : Une solution qui cherche son public

L'Europe a pourtant commencé à bouger. Le Compte Épargne et Investissement (CEI), lancé en septembre 2025, est la preuve que le sujet est identifié. Mais il illustre aussi une difficulté persistante : celle de passer de l'outil technique à l'adhésion populaire. Bien que pertinent sur le papier, le CEI peine à se décliner concrètement dans chaque pays et reste largement inconnu du grand public.

Pourtant, l'appétit pour de nouveaux placements existe. Face à l'inquiétude croissante sur la pérennité des systèmes de retraite traditionnels, les citoyens cherchent des alternatives pour assurer leurs vieux jours. Il y a là une opportunité majeure : transformer cette inquiétude individuelle en une force de frappe collective. L'épargne ne doit plus être un simple bas de laine pour les mauvais jours, mais un moteur de souveraineté.

Conclusion : Transformer l'épargne en acte de souveraineté

Pour embarquer les citoyens dans cette aventure, il faut sortir du jargon financier et parler d'avenir concret. Au lieu de disserter sur les "flux de capitaux", expliquons qu'investir dans un fonds européen, c'est financer les usines, les technologies et les emplois qui garantiront notre niveau de vie de demain.

Le One Market Act ne réussira que si chaque citoyen comprend qu'en orientant son épargne vers les actifs productifs du continent, il ne fait pas qu'un placement financier : il achète une part de son propre destin. L’autonomie stratégique commence par la confiance que nous plaçons dans nos propres forces économiques.

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