Un hôtelier français fait les lits, paie le personnel, accueille le client. Le client, il ne l'a pas trouvé : un site de réservation le lui a envoyé, et prélève sur chaque nuitée 15 à 20 % du prix de la chambre. Partir ? Les clients sont sur la plateforme. Alors l'hôtelier reste ; il fait tourner l'hôtel, la plateforme encaisse. Le service est réel, personne n'a triché. La plateforme s'appelle Booking, filiale d'un groupe américain.

Deux ans après le rapport Draghi, remis à la Commission européenne le 9 septembre 2024 et salué par tout le continent, l'un de ses constats n'a pas changé : quatre entreprises européennes seulement figurent parmi les cinquante premières sociétés technologiques mondiales. Ce qui est arrivé à l'hôtelier attend, industrie par industrie, tout ce que l'Europe produit.

Les technologies de demain se produisent ou s'achètent

Demain, un camion ne roulera pas sans ses puces et son logiciel de conduite, une ferme ne moissonnera pas sans ses robots, la voiture familiale sera électrique. Un pays peut renoncer à produire ces technologies ; il ne peut pas renoncer à les utiliser, pas plus que l'hôtelier ne peut renoncer à ses clients. Il n'y a donc que deux positions : les produire, ou les acheter à ceux qui les produisent.

L'économiste Nouriel Roubini a dressé la liste des douze industries qui définiront les prochaines décennies : intelligence artificielle, robotique, quantique, biomédical, technologies agricoles, spatial, défense, cybersécurité, fusion, énergies et mobilités vertes, matériaux, fintech. Les États-Unis et la Chine s'en partagent les premières places. L'Europe n'en domine aucune.

Le cloud montre ce qui arrive quand on achète. L'Europe y dépense, logiciels compris, 400 milliards d'euros par an, dont 83 % auprès d'entreprises américaines, selon l'étude Astérès pour le Cigref de mai 2026 : 330 milliards, environ 900 millions d'euros par jour. La facture monte de 8,7 % par an depuis trois ans, et personne ne négocie face à trois fournisseurs, Amazon, Microsoft et Google, qui détiennent 70 % du marché européen selon Synergy Research. Les douze industries de demain préparent douze factures du même type.

La richesse se crée ici et part ailleurs

Ce prélèvement ne se voit pas ; il s'additionne. Sur chaque voiture, chaque avion, chaque nuitée produits en Europe, une part revient désormais aux propriétaires des outils sans lesquels plus rien ne se fabrique ni ne se vend : le logiciel, le cloud, la plateforme. L'hôtelier le voit sur son relevé. À l'échelle d'un continent, on le lit dans les revenus : en 2008, le niveau de vie d'un habitant de la zone euro était inférieur de 14 % à celui d'un Américain ; en 2024, de 25 %. Un peu plus d'un demi-point perdu chaque année, calcule l'OFCE, qui y voit d'abord l'effet d'une innovation concentrée aux États-Unis et en Chine.

L'école, l'hôpital, les retraites vivent d'une seule chose : la richesse créée et gardée dans le pays. La France a bâti l'un des systèmes sociaux les plus généreux du monde, et il repose tout entier sur une richesse qui doit naître ici. Si les technologies de demain se produisent ailleurs, une part croissante de ce que nous produirons ira à leurs propriétaires, et la base qui finance notre modèle social rétrécira pendant que les besoins, eux, grandissent. On ne redistribue pas la richesse des autres.

Un champion change la trajectoire d'un pays

Le Danemark compte six millions d'habitants et a mis au point un médicament contre le diabète et l'obésité que la planète s'arrache. Chaque boîte vendue à Chicago ou à Tokyo lui paie sa part. Le chiffre d'affaires de Novo Nordisk équivalait en 2023 à 8,3 % du PIB danois, contre 1 % au début des années 1990, selon le FMI ; l'impôt sur les sociétés versé par l'entreprise a doublé en cinq ans ; sans l'industrie pharmaceutique, l'économie du pays aurait reculé en 2023. Un seul champion a changé la trajectoire d'un pays.

Un tel champion ne naît pas d'un décret, mais pas non plus dans le vide. Un quart de siècle sépare les premiers travaux de Novo Nordisk sur l'hormone à l'origine de ce médicament de son approbation en 2017. Bâtir prend une génération, pas un mandat, et personne ne tient une génération sans un client ou un actionnaire qui y croit. L'État a là un rôle, qui n'est pas de désigner les vainqueurs mais de faire ce que la France a fait en 1974 avec le nucléaire : choisir quelques filières, leur donner une commande et du temps. Vingt-cinq ans séparent le lancement du programme du raccordement du dernier réacteur, en 1999. Les deux ressources existent : des achats publics de 2 500 milliards d'euros par an dans l'Union, selon la Commission européenne, et une épargne des ménages supérieure à celle des Américains, selon le rapport Draghi. Reste à choisir, parmi ces douze industries, celles que nous voulons posséder en 2050. Ce choix ne se fera pas en 2050 ; il se fait aujourd'hui.

L'hôtelier n'a plus le choix : ses clients sont sur la plateforme. Un continent l'a encore. Nous produirons toujours des voitures, des avions, des nuitées ; la question est de savoir qui prendra sa commission dessus.

Temps de lecture estimé : 4 minutes (~800 mots) Catégorie suggérée : Nos constats

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