Un hôtelier français fait les lits, paie le personnel, accueille le client. Le client, pourtant, il ne l'a pas trouvé : c'est un site de réservation qui le lui a envoyé. Et sur chaque nuitée qu'il apporte, le site prélève sa part : 15 à 20 % du prix de la chambre. Partir ? Les clients sont sur la plateforme. Alors l'hôtelier reste. Il fait tourner l'hôtel, la plateforme encaisse sa commission. Le service est réel, le mécanisme est légal, personne n'a triché. La plateforme s'appelle Booking ; elle appartient à un groupe américain.

Tout le mécanisme est là : produire soi-même, et voir un autre prélever sa part. Ce qu'une plateforme a fait à l'hôtellerie française, douze industries peuvent le faire à toute l'économie européenne.

On produit l'avenir, ou on l'achète

Les industries de l'avenir ne sont pas des secteurs parmi d'autres. Demain, les camions du transporteur rouleront aux puces et à l'assistant intelligent, la ferme moissonnera avec des robots, la voiture familiale passera à l'électrique. Un pays peut renoncer à produire ces technologies. Il ne peut pas renoncer à les consommer, pas plus que l'hôtelier ne peut renoncer aux clients. Il n'existe donc que deux positions dans le monde qui vient : produire l'avenir, ou l'acheter. Or l'Europe n'est aujourd'hui leader d'aucune des douze industries qui définiront les prochaines décennies : l'intelligence artificielle, la robotique, le quantique ; le biomédical et les technologies agricoles ; le spatial, la défense, la cybersécurité ; la fusion, les énergies et mobilités vertes, les matériaux, la fintech.

Ce n'est pas une menace lointaine, c'est un précédent déjà installé. Pour son cloud et ses logiciels, l'Europe verse déjà environ 900 millions d'euros par jour à des fournisseurs américains. Et cette facture-là ne se contente pas d'exister : elle grimpe. Les prix du cloud et des logiciels montent de 8,7 % par an depuis trois ans. On ne négocie pas quand les trois guichets appartiennent au même pays. Voilà la double croissance : le prix monte, et le périmètre s'étend. Douze industries, douze guichets nouveaux en train de s'installer.

Nous vendons des produits, eux vendent des accès

Les échanges entre l'Europe et les États-Unis sont pourtant équilibrés ; la Commission européenne elle-même l'a plaidé face à Washington. Mais regardez ce que chacun vend. L'Europe vend des produits : une voiture, un avion, un sac se paient une fois. L'Amérique vend des accès : le cloud, les logiciels, les licences se paient tous les mois, par toutes les entreprises à la fois. Une vente s'arrête ; un abonnement ne s'arrête jamais. Voilà ce que l'équilibre cache.

Ce partage finit par se lire dans une vie. En 2008, le niveau de vie d'un habitant de la zone euro était inférieur de 14 % à celui d'un Américain ; en 2024, de 25 %. Un peu plus d'un demi-point perdu chaque année, calculent les économistes de l'OFCE. Derrière ce décrochage, un fait simple, documenté par ces mêmes économistes : l'innovation s'est concentrée aux États-Unis et en Chine. Eux produisent l'avenir ; nous l'achetons.

Et c'est ici que les douze industries cessent d'être un sujet d'économistes. L'école, l'hôpital, les retraites vivent d'une seule chose : la richesse créée dans le pays. Or ces douze industries décideront où se crée la richesse du siècle. La France a bâti l'un des systèmes sociaux les plus généreux du monde, et ce système repose tout entier sur une richesse qui doit naître ici. Si l'avenir se produit ailleurs, nous l'achèterons au prix fixé par ses propriétaires, et le socle rétrécira pendant que les besoins, eux, grandissent. On ne redistribue pas la richesse des autres.

Le sens du flux n'est pas une fatalité

Le Danemark compte six millions d'habitants. Il fabrique un médicament contre le diabète et l'obésité que la planète s'arrache, et c'est lui, cette fois, qui tient le guichet mondial : chaque boîte vendue à Chicago ou à Tokyo paie sa part au Danemark. À elle seule, Novo Nordisk pesait en 2023 l'équivalent de 8,3 % de l'économie danoise, contre 1 % au début des années 1990. Sans l'industrie pharmaceutique, la croissance du Danemark en 2023 aurait été nulle. Une industrie de l'avenir produite chez soi, une seule, change la trajectoire d'un pays entier.

Cette place a un prix : un quart de siècle de recherche obstinée sur une seule hormone, avant le médicament approuvé en 2017. Bâtir prend une génération, pas un mandat. La France le sait mieux que personne : vingt-cinq ans séparent la décision de lancer son programme nucléaire, en 1974, du raccordement du dernier réacteur, en 1999, une énergie qui nous appartient. Et c'est précisément parce que c'est long que cela se décide maintenant.

L'hôtelier, lui, n'a plus le choix : ses clients sont sur la plateforme. Un continent l'a encore ; rien n'est encore réservé. Nous produirons toujours. La question du siècle, c'est qui prendra sa commission dessus.

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