Nous avons commis une erreur fondamentale. Pendant des décennies, nous avons cru que la démocratie, l’État de droit et nos valeurs de liberté étaient des absolus, des monuments indestructibles qui tenaient par la seule force de leur supériorité morale. Nous avons oublié une vérité historique aussi crue qu'incontournable : un système politique est un contrat de résultat.
La démocratie ne vaut que si elle délivre de la prospérité à ses citoyens. Si elle échoue à garantir l’amélioration matérielle des conditions de vie, si elle devient synonyme de stagnation des salaires et de déclassement, alors elle perd sa légitimité. Face à elle, les modèles autoritaires ont beau jeu de promettre l'efficacité et l'enrichissement en échange de la liberté.
La sauvegarde de notre modèle de société exige de sortir de la logique du renoncement. L'enjeu n'est pas de poursuivre une course effrénée au PIB pour le PIB, mais de retrouver une prospérité féconde. Une économie qui stagne est une économie qui subit : elle ne sait plus financer l'hôpital, l'école ou la décarbonation sans s'endetter. Il nous faut retrouver une puissance de création de valeur pour transformer notre économie, et non plus seulement la gérer à l'économie.
Comment remettre la machine en route ? En s’inspirant du diagnostic vital posé par le rapport Draghi, voici les cinq piliers d’un sursaut nécessaire.
1. L’Urgence vitale : Une énergie abondante et souveraine
Il n’y a pas de puissance industrielle sans énergie bon marché. C’est une loi physique autant qu’économique. Or, aujourd’hui, l’Europe s’est tiré une balle dans le pied. Comme le souligne le rapport Draghi, les entreprises européennes paient leur électricité deux à trois fois plus cher que leurs concurrentes américaines.
À ce tarif, aucune réindustrialisation n’est possible. Pire, nous sommes sous la menace constante d’une rupture d’approvisionnement. Nous manquons cruellement des ressources critiques (lithium, cobalt, terres rares) nécessaires pour produire les biens à haute valeur ajoutée de demain.
La solution : Investir massivement pour décarboner notre mix énergétique, non par idéalisme, mais pour faire baisser les coûts et réduire notre dépendance. Nous devons sécuriser nos ressources comme le font les grandes puissances : avec une diplomatie agressive et des investissements stratégiques.
2. La stratégie des "Deux Jambes" : Défendre nos bastions, conquérir le futur
Nous avons trop longtemps péché par naïveté, laissant nos marchés ouverts aux vents de la concurrence déloyale pendant que la Chine subventionnait massivement ses champions. Pour nous relever, nous devons marcher sur deux jambes :
Protéger nos forteresses historiques : L’automobile, la chimie, l’aéronautique ou la sidérurgie ne sont pas des vestiges du passé. Ce sont les poumons de notre emploi. Nous devons les protéger par nos frontières le temps qu'elles opèrent leur transformation verte et numérique, sans les sacrifier sur l'autel d'un libre-échange qui ne profite qu'aux autres.
Investir dans la rupture : En parallèle, nous devons rattraper notre retard technologique (IA, cleantech, defense). La Chine a réussi à monter en gamme en utilisant sa base industrielle pour financer sa technologie. Pourquoi pas nous ? Cela demande de former les individus sur le long terme et d'accepter que l'État joue un rôle de stratège industriel.
3. L'Effet de taille : Faire du Marché Unique une réalité
L'atout maître de l'Amérique, c'est sa taille. Une start-up au Texas peut vendre à un client à New York avec la même loi, la même monnaie, la même langue et le même camion. En Europe, le "Marché Unique" est encore une illusion logistique. Pour vendre à travers l'UE, une entreprise doit affronter 27 réglementations différentes, 27 administrations. C'est un frein à main serré en permanence sur notre prospérité.
L'impératif : Nous devons accélérer radicalement l'intégration de nos marchés. Une entreprise européenne doit pouvoir opérer de Lisbonne à Varsovie avec la même fluidité qu'une entreprise américaine. C'est la seule condition pour que nos entreprises atteignent la taille critique nécessaire pour survivre dans la mondialisation.
4. Changer de logiciel : Du "Consommateur Roi" au "Producteur Puissant"
L'Europe s'est construite sur un dogme : la protection du consommateur et la baisse des prix à tout prix. Le résultat ? Nous avons ouvert nos portes aux produits étrangers moins chers, détruisant nos propres usines. Aujourd'hui, 80 % des produits et services numériques que nous consommons viennent de l'étranger. Nous avons sacrifié le producteur européen. Or, c'est le producteur qui verse les salaires.
Le virage : Nous devons arrêter de brider nos entreprises au nom d'une concurrence pure et parfaite qui n'existe que dans nos manuels d'économie. La priorité doit être l'émergence de "Champions Européens", dans le numérique comme dans l'industrie, capables de rivaliser avec les géants américains et chinois.
5. La Société Vivante : De l'usager au contributeur
Enfin, notre pacte social s'est grippé. Non pas parce qu'il protège trop, mais parce qu'il ne reconnaît plus l'utilité réelle. Nous avons laissé s'installer une hiérarchie qui valorise la gestion abstraite au détriment de ceux qui font et qui soignent. Parallèlement, la bureaucratisation de l'État a transformé le citoyen en un consommateur passif de droits, isolé face au guichet administratif. Or, l'audace ne naît pas de la solitude, mais de la solidité des liens. Pour innover et prendre des risques, il faut se savoir soutenu. L'enjeu est de reconstruire les collectifs de proximité (associations, filières, local) pour passer d'une société de statuts figés à une société de l'engagement, où la prospérité de chacun nourrit la force de tous.
Ces cinq axes ne sont pas des options techniques, ce sont les conditions de notre survie politique. Si nous échouons à recréer de la prospérité, nous ne gérerons que la pénurie. Et l'histoire nous enseigne que la gestion de la pénurie finit toujours par emporter la démocratie. Le temps est venu de remettre l'économie au service de notre liberté.