La Fondation : La peur et la naissance du Léviathan
Au milieu du XVIIe siècle, Thomas Hobbes écrit Le Léviathan, avec une obsession : la sécurité. Son postulat de départ est anthropologique et sombre. À « l'état de nature », c'est-à-dire avant la civilisation, l'homme n'est pas naturellement bon. Il est mû par le désir de gloire, la méfiance et la compétition. Sans frein, c'est la « guerre de tous contre tous ». La vie y est, selon sa célèbre formule, « solitaire, indigente, dégoûtante, animale et brève ».
Pour sortir de cet enfer, les individus font un calcul rationnel et acceptent de signer un Contrat Social. Le marché est simple : chaque individu renonce à sa liberté absolue de faire tout ce qu'il veut, y compris tuer son voisin pour prendre son bien, à la condition que les autres fassent de même. Mais comme la confiance ne suffit pas, ils transfèrent leur force à un tiers, l'État, que Hobbes nomme le Léviathan. Ce « Dieu mortel » détient le monopole de la violence légitime. C'est parce que je crains le Léviathan plus que je ne désire le bien de mon voisin que la paix civile existe. La loi interne fonctionne parce qu'il y a une autorité supérieure pour la faire appliquer.
L'Extension impossible : Des nations de gladiateurs
C'est ici que la mécanique se grippe. Si les individus ont réussi à créer un État pour sortir de l'état de nature, les États, eux, ne l'ont jamais fait entre eux. Hobbes lui-même notait que les rois et les personnes d'autorité souveraine sont en « posture de gladiateurs ». Ils ont les yeux fixés les uns sur les autres, leurs forts, garnisons et canons aux frontières.
Au niveau international, il n'y a pas de contrat social global. La France, la Russie, la Chine et les États-Unis n'ont jamais officiellement renoncé à leur souveraineté au profit d'un "Super-État Mondial". Par conséquent, le système international est resté structurellement bloqué à l'état de nature. C'est une anarchie au sens propre du terme : il n'y a pas de gouvernement central au-dessus des États pour punir une superpuissance si elle décide d'écraser un voisin.
La Chimère nécessaire : L'histoire du Droit International
Conscients de ce danger mortel, les humains ont tenté, au fil des siècles, de construire un substitut au Léviathan, un filet de sécurité fait de papier et de promesses. Dès le XVIIe siècle, en parallèle des réflexions de Hobbes, des juristes comme Hugo Grotius posent les bases de ce qui deviendra le droit international, tentant de réguler les rapports entre États par des principes de raison et de justice, même en temps de guerre. En 1648, les traités de Westphalie consacrent le principe de souveraineté : on ne touche pas aux affaires internes du voisin.
Cette tentative de « civiliser » l'anarchie s'est poursuivie aux XIXe et XXe siècles avec la création d'institutions comme la Croix-Rouge et les Conventions de Genève. L'aboutissement de cette logique survient en 1945 avec la création de l'ONU. Après l'horreur absolue de la Seconde Guerre mondiale, on tente le pari le plus audacieux en interdisant l'usage de la force via la Charte des Nations Unies. Mais cette construction souffre d'un vice caché originel car elle repose sur le consentement, et non sur la contrainte. L'ONU n'a pas d'armée propre et la Cour Internationale de Justice ne peut pas envoyer de policiers arrêter un chef d'État puissant.
Le Réveil Trumpien : Le retour à la force brute
L'intervention de Donald Trump au Venezuela en 2026 agit comme un acide sur ce vernis juridique. En envoyant des forces spéciales capturer un chef d'État étranger et en déclarant unilatéralement la "gestion" d'un pays souverain, les États-Unis brisent le tabou qui maintenait la fiction en vie.
Ce que cet événement démontre, ce n'est pas l'émergence d'un Léviathan, mais précisément la confirmation de son absence. Dans ce vide laissé par l'inexistence d'une autorité suprême, c'est la puissance brute qui remplit l'espace. Trump incarne ici le retour au réalisme le plus cru. Son action prouve que la souveraineté est conditionnelle et ne protège que ceux qui ont les moyens de la défendre. Pour les autres, la souveraineté n'est tolérée que tant qu'elle ne gêne pas l'Hégémon. De plus, l'impunité reste la norme pour les puissants : ni l'ONU, paralysée par le veto, ni les juridictions internationales n'ont la force de sanctionner Washington.
Conclusion : La paix comme simple trêve
L'épisode vénézuélien nous force à admettre que nous n'avons jamais quitté l'état de nature décrit par Hobbes. Nous avons simplement érigé des barrières de papier que nous avons appelées "lois", en prétendant qu'elles suffiraient à nous protéger.
Le droit international n'est pas inutile pour réguler la marche ordinaire du monde, mais sur les questions de vie et de mort des nations, il montre ses limites absolues. Il ne peut contraindre que ceux qui n'ont pas la force de s'y soustraire. Donald Trump nous rappelle brutalement que la paix mondiale ne repose pas sur la solidité de nos institutions juridiques, mais uniquement sur la volonté politique des puissants de ne pas faire la guerre. Et cette volonté, contrairement à la loi, est changeante, instable, et humaine. Le trône du Léviathan international reste vide, laissant le champ libre à la seule règle qui n'ait jamais vraiment disparu : la loi du plus fort.