Le contrat est limpide, et chacun d'entre nous l'a intériorisé : travaille, donne le meilleur de toi-même, et tu seras récompensé. Un revenu décent, une place dans la société, un sentiment d'utilité. Pendant les décennies d'après-guerre, ce contrat a largement tenu parole. Le lien entre ce qu'on produisait, ce qu'on gagnait et la reconnaissance qu'on en tirait formait un tout cohérent.

Ce lien est rompu. Et la rupture ne vient pas d'un accident. Elle vient du mécanisme même que nous avons construit pour garantir la promesse.

Le tri qui se prend pour de la justice

Le système éducatif français est le coeur du dispositif méritocratique. Son principe organisateur n'est pas l'élévation : c'est la sélection. Dès le collège, les orientations se dessinent. Dès le lycée, les filières se hiérarchisent. À 18 ans, le verdict tombe : classe préparatoire ou université de masse, grande école ou filière courte. La phrase « tu n'es pas assez bon pour le général, tu iras en professionnel » se prononce des millions de fois par an. Elle dit quelque chose de profond sur ce que la France considère comme digne d'être appris.

Ce tri serait acceptable s'il mesurait le talent brut. Ce n'est pas le cas. Les données de l'INSEE (enquête Emploi, 2024) sont sans équivoque : les fils de cadres sont 3,1 fois plus souvent cadres que les fils d'ouvriers ou d'employés qualifiés. Seuls 13 % des fils d'ouvriers ou d'employés peu qualifiés accèdent au statut de cadre. Selon l'OCDE, il faut en France six générations pour qu'un enfant né dans les 10 % les plus pauvres atteigne le revenu moyen.

Le système ne mesure pas le mérite. Il mesure la capacité à naviguer dans un système conçu par et pour ceux qui le dominent déjà. Le capital culturel des parents, l'accès aux bons établissements, les cours particuliers, les stages dans les bons réseaux : tout cela n'est pas du mérite. C'est de l'héritage. Mais un héritage invisible, parce que contrairement à l'héritage financier, personne ne le déclare.

Ce que nous mesurons mal : la leçon d'Amartya Sen

L'économiste et philosophe Amartya Sen, prix Nobel d'économie en 1998, a passé quarante ans à poser une question qui a l'air simple : comment mesure-t-on si une vie va bien ?

La réponse classique, c'est le revenu. Plus tu gagnes, mieux tu vis. Sen dit : non. Le revenu est un moyen, pas une fin. Ce qui compte, ce n'est pas ce que tu possèdes, mais ce que tu es réellement en mesure de faire et d'être avec ce que tu possèdes. Il appelle cela les « capabilités » : l'ensemble des vies qu'une personne est substantiellement libre de mener.

La distinction est décisive. Prenons deux jeunes de 18 ans. Tous les deux ont accès à la même école publique gratuite, aux mêmes concours, aux mêmes bourses théoriques. L'un a grandi dans une famille où l'on lisait, où l'on savait décrypter l'administration, où le réseau existait avant même le premier stage. L'autre a les mêmes droits formels, mais pas les mêmes capacités de les transformer en opportunités concrètes. Sen appelle cela les « facteurs de conversion » : la santé, l'environnement familial, les normes sociales, les infrastructures du quartier, la maîtrise des codes. Autant de filtres invisibles qui transforment l'égalité formelle en inégalité réelle.

Appliqué à la France, le constat est net. Nous consacrons près de 200 milliards d'euros par an à l'éducation. Les enquêtes PISA montrent que la France est l'un des pays de l'OCDE où le milieu familial pèse le plus sur les résultats scolaires. Un enfant de cadre et un enfant d'ouvrier n'arrivent pas à l'école avec les mêmes chances d'en sortir. Et l'école, au lieu de corriger cet écart, le creuse. Nous investissons massivement dans un système qui reproduit ce qu'il prétend corriger. Le problème n'est pas le montant. C'est l'architecture. Nous mettons les mêmes ressources sur la table en croyant offrir les mêmes chances. Mais des chances égales sur le papier ne produisent pas des libertés égales dans la vie. Et tant que nous garderons cette confusion, la méritocratie ne sera qu'un alibi.

Ce que nous valorisons mal : la leçon de Michael Sandel

Le cadre de Sen montre que la méritocratie mesure mal. Mais elle fait quelque chose de plus insidieux encore : elle détruit le lien entre les gens. C'est le constat du philosophe Michael Sandel dans The Tyranny of Merit (2020, trad. fr. La Tyrannie du mérite, Albin Michel, 2021).

Sandel identifie deux pathologies symétriques. Chez les gagnants du système, l'arrogance. Puisqu'ils ont « mérité » leur place, ils se considèrent légitimement supérieurs. Leur succès est la preuve de leur valeur. Chez les perdants, l'humiliation. Puisque le système est présenté comme juste, leur échec ne peut être que personnel. Ce n'est pas le système qui les a mal triés : c'est eux qui n'ont pas assez travaillé, pas assez voulu, pas assez mérité.

L'aristocrate de l'Ancien Régime pouvait être généreux, précisément parce qu'il savait que sa place ne devait rien à son talent. Il avait hérité. Le méritocrate n'a pas cette retenue. Il a travaillé pour être là. Les autres n'avaient qu'à faire pareil. La méritocratie n'est pas seulement un système injuste : c'est un système qui rend l'injustice invisible à ceux qui en bénéficient, et illégitime aux yeux de ceux qui en souffrent. Quand l'échec est internalisé comme faute personnelle, il ne reste que deux issues : la résignation ou la rage. La première nourrit l'abstention. La seconde nourrit le populisme.

Mais Sandel ne s'arrête pas au diagnostic. Il pose une question plus profonde : pourquoi réduisons-nous la valeur d'une personne à ce que le marché lui attribue ? Le marché sait fixer un prix. Il ne sait pas reconnaître une contribution. Le prix d'un bien ou d'un service reflète la rareté et la demande, pas l'utilité sociale. Résultat : les métiers dont tout le monde dépend au quotidien (le soin, l'alimentation, la maintenance, l'éducation) sont précisément ceux que le marché rémunère et considère le moins. Ce n'est pas un dysfonctionnement du marché. C'est sa logique. Et nous avons laissé cette logique définir la valeur des personnes.

Depuis quarante ans, la réponse progressiste aux inégalités est la justice distributive : redistribuer mieux, taxer davantage, compenser par des aides. Sandel dit : la redistribution ne suffit pas. Parce que ce dont les gens souffrent, ce n'est pas seulement d'un manque d'argent. C'est d'un manque de reconnaissance. Ce qui détruit, c'est le sentiment de ne plus être nécessaire, de ne compter pour personne, de ne rien apporter à la communauté. On peut verser une allocation à un ouvrier qui a perdu son emploi. Ça résout le problème matériel. Ça ne résout pas l'humiliation.

Sandel propose alors une justice contributive : reconnaître la valeur de chacun non pas en fonction de ce qu'il accumule ou de ce que le marché lui attribue, mais de ce qu'il apporte à la vie commune. S'appuyant sur une tradition qui va d'Aristote à la doctrine sociale catholique, il pose que le besoin humain fondamental n'est pas de recevoir. C'est d'être utile. D'être nécessaire à ceux avec qui on partage une existence. La dignité du travail, ce n'est pas le salaire. C'est le fait que ce que tu fais répond à un besoin réel des autres, et que la société le reconnaît.

Changer ce que nous mesurons, changer ce que nous valorisons

Sen et Sandel convergent vers le même point, par des chemins différents. Sen dit : cessez de mesurer la justice sociale par les moyens distribués (revenus, droits formels, dépenses par élève) et commencez à mesurer les libertés réelles dont les individus disposent. Sandel dit : cessez de mesurer la valeur des personnes par ce que le marché leur attribue et commencez à reconnaître leur contribution réelle au bien commun. Le premier change ce qu'on mesure. Le second change ce qui compte.

Appliqués ensemble à la France, ces deux cadres dessinent une direction claire. Au lieu de se demander « combien dépense-t-on par élève ? », on se demanderait : « chaque élève est-il réellement en capacité de développer ses talents, quels que soient sa famille, son territoire, son point de départ ? » Au lieu de hiérarchiser les diplômes pour hiérarchiser les personnes, on reconnaîtrait que le boulanger qui nourrit un quartier, l'infirmière qui tient un service de nuit et l'artisan qui répare plutôt que jette contribuent autant à la vie commune que le consultant ou l'ingénieur financier.

Ce n'est pas de l'égalitarisme. C'est de l'exigence. Et cette exigence a des conséquences concrètes. Si l'école ne corrige pas les inégalités de départ, ce n'est pas qu'elle manque de moyens : c'est qu'elle ne mesure pas les bons résultats. Si la reconnaissance des métiers essentiels reste un discours de crise, c'est qu'elle n'est inscrite dans aucun mécanisme. En Allemagne, le titre de Maître artisan est protégé par la loi et confère un statut équivalent au diplôme universitaire. La codétermination donne aux salariés la moitié des sièges au conseil de surveillance. Ce ne sont pas des utopies. Ce sont des choix politiques que d'autres ont faits, et qui produisent des résultats mesurables. La question n'est pas de savoir si c'est possible. C'est de savoir pourquoi nous ne le faisons pas.

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