Au sortir de la guerre froide, un consensus s'est imposé en Europe, porté par une logique qui paraissait alors implacable : puisque la force brute avait mené au pire, la prospérité passerait par le droit, et la paix par le commerce.
Ce système reposait sur quatre piliers qui semblaient, chacun à leur manière, constituer le sens inéluctable de l'Histoire :
1. Le pari du Libre Échange
L'idée était simple : en supprimant les barrières douanières, nous ne faisions pas que baisser les prix. Nous tissions des liens d'interdépendance si serrés que la guerre deviendrait, selon le mot de Montesquieu, un mauvais calcul économique. Le libre-échange était notre diplomatie. Nous avons ouvert nos marchés avec la conviction que l'ouverture des autres suivrait, optimisant les ressources de la planète pour le bien de tous.
2. L'illusion de la Tertiarisation sans limite
De cette ouverture découlait logiquement notre stratégie industrielle. Nous avons sciemment acté le basculement vers une société de services, convaincus que l'industrie lourde était une étape dépassée du développement. Nous laissions les tâches matérielles et polluantes aux pays en développement pour nous concentrer sur le "haut de gamme" : l'intelligence, le design, la finance. C’était la naissance d’une économie de la connaissance où les idées comptaient plus que les objets.
3. L'Europe puissance par les Normes
Puisque nous renoncions aux attributs classiques de la puissance militaire (le Hard Power), nous avons inventé une forme de domination plus subtile : la puissance par le droit. L'accès à notre marché unique, le plus riche du monde, était le sésame que nous vendions en échange du respect de nos standards sociaux, numériques et environnementaux. Nous pensions que le monde entier finirait par parler le langage de nos règlements.
4. Le Consommateur, souverain absolu
Enfin, nous avons placé le citoyen-consommateur sur un piédestal. La baisse des prix et la sécurité des produits sont devenues les priorités absolues de nos politiques. Pour offrir aux Européens le meilleur pouvoir d'achat possible, nous avons multiplié les contraintes sur nos propres producteurs, quitte à favoriser les importations lointaines à bas coûts.
Pourquoi ce système était rationnel.
À l'époque, les chiffres nous donnaient raison. Entre 1984 et 2024, ce modèle a permis une explosion de la richesse nationale : le PIB français a été multiplié par 6, et celui de l'Union européenne par plus de 7. Nous vivions l'âge d'or d'une Europe qui se pensait en "précurseur de la fin de l'Histoire", capable de pacifier le globe par la règle et l'échange.
Tout semblait fonctionner. Mais ce que nous percevions comme une évolution naturelle était en réalité une vulnérabilité qui s'ignorait. Ce système n'a pas échoué par accident : il s'est fracassé sur le retour du réel et de la force. Nous avions préparé l'Europe pour un monde qui n'existe pas.
Pourquoi ce système semble ne fonctionne pas ?
Le libre échange a délivré moins de valeur qu’en apparence : La multiplication par 6 du PIB est une illusion d’optique. Elle ne signifie pas que le niveau de vie des Français a sextuplé. Une fois purgée de l'inflation et rapportée à une population passée de 56 à 68 millions d’habitants, l’augmentation réelle de la richesse par individu n’est que de 50 % en quarante ans. Ce décalage massif entre la croissance macroéconomique affichée et le ressenti dans le portefeuille explique le divorce entre les chiffres officiels et la réalité vécue.
Le dogme du libre-échange a conduit à une fragmentation excessive des chaînes de valeur qui menace aujourd'hui notre souveraineté : en déléguant la production à des tiers, nous nous sommes rendus dépendants pour des biens stratégiques, nous exposant ainsi aux pressions dans un monde où le commerce est redevenu une arme géopolitique. Parallèlement, ce modèle heurte frontalement l'impératif écologique. Il favorise en effet des importations lointaines, souvent produites selon des normes environnementales inférieures aux nôtres, ce qui organise une « fuite de carbone » et crée une concurrence déloyale pour nos producteurs locaux engagés dans la transition.
La montée en gamme de l'emploi s'est faite au prix d'une fracture territoriale : Si le libre-échange et la tertiarisation ont favorisé l'essor de métiers plus qualifiés et à plus forte valeur ajoutée, cette dynamique a provoqué une concentration géographique de la richesse. Les grands centres urbains et les métropoles, écosystèmes naturels des services complexes, ont capté l'essentiel de ces nouvelles opportunités. À l'inverse, les territoires périphériques et ruraux, qui tiraient historiquement leur épingle du jeu grâce aux secteurs primaire et secondaire (agriculture et industrie), ont vu leur tissu économique se déliter, créant un fossé grandissant entre des villes mondialisées et des bassins d'emploi traditionnels en perte de vitesse.
Les inégalités se creusent malgré l'effort de redistribution : Bien que le système socio-fiscal français joue un rôle d'amortisseur majeur en réduisant massivement les écarts de revenus initiaux, il ne suffit plus à endiguer une dynamique de fond inégalitaire. Les indicateurs récents situent la pauvreté et les inégalités à leurs plus hauts niveaux depuis trente ans, illustrant les limites du modèle face à la mondialisation. Ce creusement s'explique par une polarisation accrue des revenus primaires : les gains de l'ouverture économique profitent disproportionnellement aux patrimoines et aux hauts revenus connectés aux marchés mondiaux, tandis que les ménages les plus modestes, souvent ancrés dans les territoires fragilisés évoqués précédemment, voient leur niveau de vie décrocher malgré les mécanismes de solidarité nationale.
L'essoufflement de la puissance normative face à la réalité géopolitique : Si le RGPD ou nos standards écologiques ont imposé l’Europe comme une référence, ce modèle s’essouffle. Bâti pour pacifier le monde par le droit, il se heurte aujourd’hui au retour de la force brute. Sans véritable Hard Power pour l'épauler, et face à un marché européen dont le poids relatif s'érode, notre levier normatif s'affaiblit. Le risque est désormais celui d'une insularité vertueuse : en nous imposant des contraintes que nos rivaux ignorent, nous pénalisons notre compétitivité et nos citoyens sans plus parvenir à influencer la marche du monde.
Face à la convergence de ces impasses, l'urgence n'est plus de gérer l'acquis mais de refonder notre modèle. Les quatre piliers qui ont structuré l'Europe et la France depuis quarante ans (le libre-échange , la tertiarisation des sociétés , la puissance par les normes et la protection du consommateur) ne suffisent plus à garantir ni notre prospérité réelle ni notre place dans le monde. Miné par une souveraineté productive effritée , des fractures territoriales profondes et une influence géopolitique en recul, ce système échoue aujourd'hui à embarquer les populations dans une vision commune. Il nous faut donc écrire un nouveau narratif français et européen qui ne se contente pas d'amender ces principes, mais les retravaille en profondeur pour répondre aux défis du siècle.
Pour réussir, cet effort ne doit pas se résumer à une liste de plans techniques adjacents, mais doit s'incarner dans un véritable narratif national porteur d'un récit positif et fédérateur. Voici les axes de refondation pour chaque pilier :
Le Libre-échange : Sortir de l'ouverture asymétrique pour adopter une posture de réciprocité stricte et offensive. Il ne s'agit plus seulement de conditionnalité écologique, mais de rétablir une concurrence équitable face aux pratiques déloyales (subventions d'État massives, dumping social, vol de propriété intellectuelle). Le marché unique doit devenir un levier politique : l'accès à nos consommateurs se mérite et doit servir nos intérêts stratégiques autant que ceux de nos partenaires.
La Tertiarisation : Rompre avec l'illusion d'une économie "sans usines" pour engager une réindustrialisation technologique et souveraine. L'industrie ne sert pas uniquement à revitaliser les territoires oubliés ; elle est la condition sine qua non de notre autonomie face aux chocs mondiaux, le moteur principal de l'innovation (R&D) et le seul moyen de redresser notre balance commerciale. Il s'agit de maîtriser à nouveau les chaînes de valeur critiques, de l'énergie aux composants électroniques.
La Puissance par les normes : Compléter l'arsenal juridique par des attributs de puissance réelle (Hard Power) pour ne plus subir la loi du plus fort et défendre nos intérêts avec réalisme. Cela implique un changement de logiciel budgétaire : la souveraineté à un prix. Il nous faut accepter de réinvestir massivement dans nos capacités propres (défense, technologie, infrastructures) en sortant de la logique comptable de court terme qui a désarmé l'État stratège.
La Protection du consommateur : Cesser d'opposer le consommateur au producteur pour privilégier le soutien aux entreprises européennes, seul garant à long terme de notre pouvoir d'achat et de notre souveraineté. Il faut briser le mythe selon lequel le pouvoir d'achat ne dépend que de prix bas importés. La véritable prospérité repose sur la qualité des salaires : en acceptant de payer le juste prix de la production locale, nous reconstruisons une base de revenus solides qui protège bien mieux les citoyens que la consommation low-cost subventionnée par le dumping social étranger.
Une fois ce diagnostic posé, il reste à définir comment amorcer cette transformation. Pour rendre ce projet opérationnel, nous devons adresser les questions suivantes :
Quels sont les paramètres techniques d'un libre-échange repensé ? Comment définir les nouvelles écluses (taxes carbone, clauses miroirs, préférence communautaire) qui protègent nos intérêts vitaux sans nous couper du monde ni déclencher une guerre commerciale généralisée ?
Que faire de nos valeurs et idéaux européens ? Comment articuler notre attachement historique à l'universalisme, aux droits de l'homme et à la démocratie avec la brutalité nouvelle des rapports de force, sans pour autant nous renier ou paraître naïfs ?
Quelles industries privilégier et comment les accompagner sur le long terme ? Comment opérer une sélectivité stratégique en sanctuarisant les filières où la dépendance est inacceptable et offrir aux industriels la visibilité décennale et les compétences humaines nécessaires pour sécuriser leurs investissements ?
Comment amorcer et financer la réindustrialisation ? Dans un contexte de finances publiques exsangues, quels leviers (dette commune, épargne privée, fiscalité) activer pour soutenir cet effort colossal de réindustrialisation et de retour au Hard Power ?
Comment recréer un récit positif français et européen ? Au-delà de la peur du déclassement, quelle mythologie commune et quel rêve d'avenir inventer pour que ce projet de souveraineté soit désirable et fédère les peuples autour d'une fierté retrouvée ?
C’est précisément pour surmonter ces impasses, transformer ces diagnostics en actions et dessiner les contours d'un avenir choisi plutôt que subi que nous avons créé La Fabrique du Réel : une usine à idées et à récits dédiée à la reconquête de notre prospérité et de notre souveraineté.