Une politique réduite à l'administration
Pendant des décennies, la vie politique française s'est structurée autour de visions du monde fortes. Le progrès, la nation, l'État-providence, la lutte des classes : autant de récits puissants capables de tracer une direction et de transformer les inquiétudes individuelles en projet partagé. Ces récits n'étaient pas seulement des idées. C'étaient des boussoles communes, des manières d'habiter le temps.
Aujourd'hui, tout cela s'est effondré. Ni la gauche ni la droite de gouvernement ne racontent plus d'histoire. Elles administrent, ajustent, corrigent. Leur horizon s'est rétréci au calendrier budgétaire et parlementaire. La politique, cette capacité d'imaginer un autre monde, s'est muée en technique de gestion, en succession de « coups » et de « punch lines ». Le pouvoir ne promet plus ; il pilote et contrôle. C'est ce que Soccol appelle « l'éclipse du politique » : quand le pouvoir cesse de projeter des espérances, il cesse de convaincre.
Seuls les extrêmes racontent encore
Face à ce désert narratif, un paradoxe s'impose. Deux récits seulement structurent aujourd'hui le débat public : celui de la « Nouvelle France » de Mélenchon, promesse de rupture sociale et écologique, et celui d'une France nationale et menacée défendue par le RN, nourri par le sentiment du déclin.
On peut critiquer ces récits, les contester ou les craindre. Mais ils existent et ils incarnent. Ils offrent une explication du présent, une vision de l'avenir, une grammaire des émotions collectives. Autour d'eux, la plupart des forces politiques présentent des programmes sans horizons, des mesures sans imaginaire. Entre deux récits forts et un désert narratif, les électeurs se tournent vers ce qui, au moins, raconte.
L'effacement des collectifs
À l'effacement des récits s'ajoute celui des classes organisées. Non qu'elles aient disparu, les inégalités prospèrent, mais elles se sont délitées. Le syndicalisme s'est affaibli, les partis de masse se sont dissous, les sociabilités populaires se sont fragmentées. L'ouvrier, l'enseignant, l'infirmière, le cadre : tous vivent désormais isolés, chacun confronté seul à ses inquiétudes. La société n'est plus un ensemble de classes organisées ; elle est devenue une mosaïque d'individus sommés de se débrouiller.
Or une démocratie sans collectifs, c'est une démocratie sans voix. Sans récits, les citoyens n'ont plus de boussole. Sans collectifs, il ne reste que des colères solitaires, des indignations sans direction. Là où les anciens récits promettaient un avenir, les nouveaux entrepreneurs de colère vendent des ennemis. On accuse les citoyens de se détourner de la démocratie. Mais c'est peut-être la démocratie qui s'est détournée d'eux.
La voie de sortie
Pourtant, rien n'est inéluctable. Une société peut renaître politiquement dès lors qu'elle retrouve deux choses : un horizon et un collectif. Un récit qui rassemble au lieu de diviser. Des organisations qui unissent au lieu de disperser. Une vision de l'avenir qui dépasse la simple gestion du présent.
La formule de Soccol résume l'urgence : « Une société ne meurt pas faute de solutions à ses problèmes ; elle meurt faute d'imaginaires pour les surmonter, de collectifs pour les affronter. »
À dix-sept mois de la présidentielle, la France se doit d'être au rendez-vous. Reconquérir les imaginaires : c'est la tâche politique de ce siècle.