Un enseignant expérimenté gagne aujourd'hui, en euros constants, à peu près ce que gagnait son prédécesseur en 1990. Une infirmière qui veille la nuit auprès de patients en soins palliatifs est rémunérée une fraction de ce que touche un consultant qui rédige une note de synthèse pour le même hôpital. Un agriculteur qui nourrit une partie du pays vit sous le seuil de pauvreté avec une régularité que plus aucun indicateur ne parvient à expliquer.
Chacun les a dans sa famille, dans son quartier, dans son histoire. Ce décalage n'est pas inventé : il est ancien, il s'aggrave, et il a fini par produire dans la société française une colère sourde que les réponses habituelles, qu'elles viennent de la droite ou de la gauche, n'apaisent plus.
La question n'est pas tant de savoir si ce décalage existe. C'est plutôt : comment a-t-il pu s'installer sans que personne ne le décide ? Qu'est-ce qui a permis que tant de travail essentiel soit progressivement déclassé sans qu'aucune loi, aucun débat, aucun vote ne vienne acter cette décision ?
Un décalage qui ne trompe personne
Le cas des enseignants français illustre le phénomène plus clairement que les moyennes nationales. Entre 1980 et 2022, le salaire brut réel d'un professeur certifié débutant a baissé d'environ 15%, alors même que son niveau de qualification exigé augmentait. Cette érosion n'a fait l'objet d'aucune décision explicite. Elle s'est produite par lente sédimentation, à travers le gel du point d'indice, le ralentissement des carrières et l'absence de revalorisation structurelle, sans qu'aucun débat public ne vienne acter ce déclassement.
Cet exemple n'est pas isolé. Des trajectoires comparables se lisent dans le monde des soignants, des travailleurs sociaux, des agriculteurs, des personnels de la petite enfance, de la police de proximité. Dans tous ces cas, il ne s'agit pas d'une baisse générale des salaires, qui frapperait tout le monde également. Il s'agit d'une sélection. Ce sont les métiers qui produisent une valeur humaine directe, non codifiable, non mécanisable, qui décrochent.
L'économiste américain William Baumol a formalisé ce mécanisme dès les années 1960. Dans les secteurs où la productivité peut s'accroître, les salaires suivent. Dans ceux où elle est structurellement bornée par la relation humaine, les salaires décrochent. C'est une loi mécanique, pas un choix politique. Mais ses conséquences, elles, sont devenues politiques. Tout un pan de la société, celui précisément qui tient la société, s'est retrouvé lentement relégué dans un régime de dévalorisation silencieuse.
La bascule qui a rendu la question invisible
Pour comprendre pourquoi cette dévalorisation n'a provoqué aucune réaction collective à hauteur de son importance, il faut remonter plus loin. Pas aux années 1990, ni même aux années 1970. Il faut remonter au moment où l'économie, en tant que discipline, a choisi de redéfinir ce qu'est la valeur.
Adam Smith, au XVIIIe siècle, énonçait un paradoxe qu'il ne parvenait pas à résoudre. Pourquoi l'eau, qui est indispensable à la vie, vaut-elle si peu sur un marché, alors que le diamant, qui ne sert à rien, vaut tant ? Pour Smith et pour ses successeurs classiques, cette question avait un sens. Elle impliquait que deux grandeurs différentes coexistaient : ce qui sert, d'un côté, ce qui se vend, de l'autre. La valeur d'usage et la valeur d'échange. L'économiste pouvait constater qu'elles divergeaient sans que cela disqualifie l'une au profit de l'autre.
À la fin du XIXe siècle, une génération d'économistes (Jevons en Angleterre, Menger à Vienne, Walras en Suisse) a tranché. Pour rendre l'économie mathématisable, ils ont décidé que la valeur, c'était le prix, point final. Le marché ainsi est le seul décideur de la valeur. La valeur d'usage disparaît alors comme catégorie analytique. Elle devient un simple résidu, une question de philosophes ou de poètes. La science économique moderne est née de ce choix, qui n'a jamais été soumis au débat public, parce qu'il était présenté comme une clarification technique.
Les conséquences, elles, ont été immenses. Car une société qui n'a plus qu'une seule mesure de la valeur finit par ne plus percevoir les autres. Elle les voit, elle les éprouve, elle en vit parfois, mais elle ne sait plus les reconnaître pour ce qu'elles sont.
Karl Polanyi, au sortir du second conflit mondial, a décrit cette bascule comme une "grande transformation". Pour la première fois dans l'histoire humaine, écrivait-il, la société ne contenait plus l'économie : c'est l'économie qui contenait la société. Le travail et la terre, qui ne sont pas produits pour être vendus, étaient désormais traités comme des marchandises ordinaires. Polanyi considérait que cette inversion ne pouvait pas durer, parce qu'elle dissolvait les liens sans lesquels aucune société ne tient. Les décennies qui ont suivi lui ont donné, à bien des égards, raison.
Plus près de nous, l'économiste italo-américaine Mariana Mazzucato a prolongé cette analyse en posant une question simple. Dans une économie moderne, qui crée véritablement de la valeur, et qui se contente d'en capter ? La comptabilité nationale, montre-t-elle, ne fait plus la différence. Un laboratoire qui invente un médicament et un fonds qui spécule sur son brevet sont tous deux comptés comme "producteurs" au PIB. Une infirmière qui prévient une complication et une agence qui facture le suivi de cette prévention le sont également. La frontière entre ce qui fonde une société et ce qui prospère à ses dépens a été méthodiquement brouillée.
Ces auteurs, à des époques et sous des angles différents, décrivent la même dérive. Nous vivons dans un régime où une seule mesure de la valeur, celle du marché, a évincé toutes les autres. Ce n'est pas qu'elle soit meilleure. C'est qu'elle est devenue la seule à avoir droit de cité. Et ce régime a un prix que plus personne n'ose nommer : une partie immense de ce qui fait tenir une société est devenue, au sens le plus littéral, invisible.
Ce que cela change au quotidien
Revenons à l'infirmière. Si on lui demande ce qui la décourage, elle ne répondra pas seulement qu'elle est mal payée. Elle dira plus souvent qu'elle n'arrive plus à faire son métier. Pas parce qu'elle manque de temps, au sens matériel. Parce qu'elle sent que ce qui constitue le cœur de son travail, la présence auprès d'un patient, l'attention à un geste, la capacité à percevoir un affaiblissement avant qu'il ne devienne urgence, n'est plus reconnu comme produisant de la valeur. Son geste est rémunéré à la marge, reporté à la marge, pensé à la marge. Ce qui est pensé au centre, ce sont les actes codables, facturables, mesurables. Son métier se dissout entre les doigts d'un système qui n'arrive plus à le voir.
Un jeune qui hésite aujourd'hui entre une carrière dans la fonction publique et une carrière dans un secteur lucratif vit la même dissonance, mais sous une autre forme. Il lui est présenté comme un arbitrage entre le sens et l'argent, la conviction et le confort. Or ce n'est pas un arbitrage : c'est le symptôme d'une société qui n'a plus construit de pont entre ces deux versants. Dans une société où la valeur se reconnaissait plurielle, la question ne se poserait pas en ces termes. Elle se pose ainsi parce que le regard collectif s'est rétréci à une seule dimension.
Et lorsqu'un électeur vote moins par adhésion que par rejet, il exprime quelque chose de cet ordre. Il dit qu'il ne se reconnaît plus dans le récit qu'on lui propose sur ce que vaut son travail et ce que vaut sa vie. Ce n'est pas un rejet de la démocratie. C'est un rejet d'une économie devenue indifférente à ce qu'elle déclasse.
Le malaise n'est donc pas une plainte individuelle. Il est un symptôme collectif, et comme tous les symptômes, il dit quelque chose de plus important que lui-même. Il dit qu'une société peut continuer à s'enrichir tout en perdant la capacité de voir pourquoi elle travaille, pour quoi elle investit, pour qui elle se lève.
Retrouver un regard
Si le problème est de perception, la réponse ne peut pas être une réforme de plus. Un regard collectif ne se décrète pas. Il se forme dans des lieux, dans des moments, dans des récits qui rendent visible ce qui cesserait autrement d'exister. Là où il n'y a plus d'espace public pour nommer ce qui compte, la mesure marchande, elle, occupe tout le terrain par défaut. La question n'est donc pas "quelles mesures prendre ?", mais "quels espaces créer pour que d'autres formes de valeur redeviennent visibles ?".
Un horizon. La politique française vit aujourd'hui en rythme court : rythme électoral pour les gouvernements, rythme trimestriel pour l'économie, rythme continu pour les médias. Aucune instance ne porte un horizon à trente ou cinquante ans. Or tout ce qui a de la valeur profonde, un enfant éduqué, un sol préservé, un savoir-faire transmis, un lien civique maintenu, se reconnaît précisément à son déploiement sur le temps long. Sans un horizon qui reconnaît ce temps, les arbitrages du présent se font nécessairement au détriment de ce qui est lent.
La France pourrait se doter, par une procédure solennelle et révisable, d'un récit d'horizon à cinquante ans. Pas un plan. Pas un programme. Un récit : à quoi ressemble le pays que le peuple français veut habiter en 2075 ? Quelles capacités veut-il avoir gardées, quelles ruptures veut-il avoir faites, quels héritages veut-il avoir transmis ? Ce récit serait construit non par les gouvernements mais par une institution dédiée, plurielle, travaillant sur la durée longue, et il serait réexaminé tous les dix ou quinze ans. Il ne lierait pas juridiquement, mais il servirait d'aune publique. Chaque grand arbitrage du présent pourrait alors être confronté à cet horizon et justifié devant lui. Les métiers qui servent la longue durée retrouveraient une dignité publique, parce que leur utilité s'inscrirait dans un cadre temporel qui la reconnaît enfin.
Un regard. Une fois l'horizon posé, encore faut-il disposer des instruments pour voir où le pays en est sur le chemin qu'il s'est donné. Depuis soixante-quinze ans, un seul indicateur domine le débat public : le produit intérieur brut. Il mesure la richesse marchande produite sur un territoire. Il n'a jamais prétendu mesurer autre chose. Mais parce qu'il est seul, il s'est mis à tout mesurer. Ce qu'il ne voit pas cesse d'exister politiquement. La santé physique et mentale d'une population, le niveau réel des acquis scolaires d'une génération, la vitalité du tissu associatif, la confiance entre voisins, l'état des sols et des forêts, la capacité productive du pays : aucune de ces réalités ne figure dans le chiffre qui fait la une chaque trimestre.
D'autres l'ont tenté. La commission Stiglitz-Sen-Fitoussi, en 2009, avait proposé des indicateurs plus complets. Les pays nordiques publient des tableaux de bord multidimensionnels. La Nouvelle-Zélande a introduit un "Wellbeing Budget". Kate Raworth a proposé quant à elle le modèle du donut : deux frontières, un plancher social et un plafond écologique, entre lesquelles une société peut prospérer sans se détruire. Aucune de ces tentatives n'a vraiment percé, pour une raison qu'il faut entendre : elles ont été pensées comme des gadgets d'experts, pas comme une réponse à une crise du regard. Un indicateur seul ne change rien. Un indicateur adossé à un horizon et à un récit peut tout changer.
La France dispose déjà de cet instrument. La loi du 13 avril 2015 impose la prise en compte de nouveaux indicateurs de richesse dans l'évaluation des politiques publiques. L'INSEE publie depuis lors chaque année un tableau de bord de dix indicateurs structurants : emploi, santé, inégalités de revenus, empreinte carbone, artificialisation des sols. Ce tableau existe. Il est publié, mis à jour, comparable dans le temps. Ce qui manque, ce n'est pas la mesure : c'est la solennité avec laquelle on s'en sert. Tant que ces indicateurs ne sont pas commentés avec la même rigueur que le budget, confrontés aux arbitrages du présent, rendus visibles dans le débat public, ils resteront ce qu'ils sont aujourd'hui : une obligation légale que personne ne regarde.
L'horizon dit où le pays veut aller. Le regard dit ce qu'il choisit de voir en chemin. Aucun des deux ne règle un problème par décret. Mais ensemble, ils créent les conditions pour que d'autres formes de valeur redeviennent perceptibles, parce qu'elles redeviennent nommables. Tant que ces espaces n'existent pas, la mesure marchande continuera de coloniser par défaut tout ce qu'elle touche, non parce qu'elle est meilleure, mais parce qu'elle est seule à occuper le champ.
Une direction
Il n'y a donc pas à attendre. Ces instruments existent, la direction est lisible : cesser de mesurer ce que l'économie produit pour commencer à mesurer ce qu'une société permet. Ce choix n'exige pas de révolution, il exige que les outils disponibles soient pris au sérieux par ceux qui gouvernent. Ce qui reste à construire, c'est la volonté de s'en servir.