Vendredi 12 juin 2026. Sur ordre de Washington, Anthropic, l'un des leaders américains de l'intelligence artificielle, doit couper l'accès de tout ressortissant étranger à ses deux nouveaux modèles ; faute de pouvoir vérifier les nationalités, l'entreprise débranche tout le monde. Pendant dix-neuf jours, des outils parmi les plus avancés du moment disparaissent des écrans européens, sans que personne, à Washington, n'ait même pensé à nous. Ce n'était pas une crise. C'était une visite du propriétaire.

Nous ne sommes pas en retard, nous sommes locataires

Le récit dominant dit que l'Europe est « en retard » sur le numérique. C'est faux, et c'est pire : être en retard suppose qu'on court la même course. Nos entreprises sont parmi les plus numérisées du monde ; simplement, l'essentiel de ce numérique tourne dans des murs qui ne nous appartiennent pas. Nous sommes des locataires suréquipés.

Ce loyer a désormais un montant, et il vient des acheteurs eux-mêmes, pas des vendeurs : le Cigref, qui regroupe les grandes entreprises utilisatrices du numérique, a fait chiffrer la facture par le cabinet Astérès. Sur leurs achats de logiciels et de services cloud, 83 % partent vers des entreprises américaines, soit 330 milliards d'euros par an. Ramené au jour, ce flux représente environ 900 millions d'euros : de quoi construire deux Stades de France, chaque matin. Ramené à chacun, en divisant par les quelque 200 millions de foyers européens, il représente de l'ordre de 1 600 euros par foyer et par an, un loyer que personne ne voit parce que ce sont les entreprises qui le versent, mais que tout le monde règle, dans les prix, les marges, les emplois.

Le loyer augmente, et nous restons

Un marché normal aurait corrigé cela. Il se passe l'inverse. Une seconde étude Astérès pour le Cigref, menée auprès d'une cinquantaine de directions informatiques en France, en Belgique et aux Pays-Bas, mesure des hausses de tarifs de 8,7 % par an sur les trois dernières années, et en projette 12 % par an d'ici 2030. Aucun locataire n'accepterait cela. Nous l'acceptons, parce que nous ne pouvons pas partir : trois bailleurs, Amazon, Microsoft et Google, détiennent à eux seuls 70 % du marché européen de l'infrastructure cloud, selon le cabinet Synergy Research. Et déménager ne se décrète pas : les formats sont propriétaires, les compétences de nos informaticiens sont liées à un environnement, nos systèmes ont été bâtis dans les murs du bailleur. Et ce bail-là n'offre aucune des protections d'un vrai bail : il peut être renégocié, résilié, ou fermé de l'extérieur, un vendredi soir de juin.

Le propriétaire s'enrichit, le locataire décroche

Ce loyer serait un moindre mal si le numérique était un secteur comme les autres. Il ne l'est pas. Depuis 2000, le revenu réel par habitant a augmenté presque deux fois plus vite aux États-Unis qu'en Europe, et le rapport Draghi, commandé par la Commission européenne, a localisé la source de ce décrochage : sans le secteur technologique, la productivité européenne aurait suivi celle des États-Unis depuis vingt ans. Tout s'est joué là. Notre problème n'est pas que nos entreprises utilisent mal le numérique ; c'est que nous ne le produisons pas. La richesse est allée aux propriétaires du secteur, et nos loyers l'alimentent : chaque matin, nos 900 millions d'euros ne paient pas seulement des services, ils enrichissent le propriétaire et creusent l'écart qui nous sépare de lui.

Or la même histoire est en train de se rejouer, en plus grand. L'intelligence artificielle est le prochain immeuble, et il est en construction en ce moment : les loyers des trente prochaines années se signent maintenant. C'est une fenêtre, et elle ne restera pas ouverte longtemps.

Une génération peut devenir propriétaire

Une fenêtre ouverte, la France sait ce que c'est : elle en a déjà saisi une. Après le choc pétrolier de 1973, elle n'est pas « sortie du pétrole » : elle en importe toujours. Mais en une génération, le programme électronucléaire l'a affranchie du pétrole pour l'essentiel de son électricité, faisant passer son taux d'indépendance énergétique de 24 % en 1973 à près de 50 % en 1990. Posséder les centrales et acheter l'uranium, c'est transformer une dépendance subie en dépendance choisie. Voilà le modèle : non pas tout produire, mais posséder ce qui est vital, et continuer d'acheter le reste.

Trois chantiers pour acheter nos murs

Soyons clairs sur l'ambition : même en une génération, l'Europe ne sera pas indépendante à 100 %, et elle n'a pas à l'être ; aucun pays ne l'est. Tout l'enjeu est de choisir. Décider de ce qui est vital, c'est-à-dire ce dont la coupure, décidée ailleurs, nous arrêterait, pour le posséder ; et continuer de louer le reste sans état d'âme. Ce choix passe par trois chantiers.

La commande publique fait le marché. Les administrations et collectivités européennes achètent pour environ 2 500 milliards d'euros par an, autour de 16 % du PIB de l'Union, selon la Commission européenne. Un acheteur de cette taille ne subit pas un marché, il le façonne. Orienter progressivement la part numérique de ces achats vers des solutions européennes ou ouvertes, c'est offrir aux producteurs d'ici ce qui leur a toujours manqué : des clients.

L'épargne fait l'apport. Les ménages européens épargnent davantage que les ménages américains, 1 390 milliards d'euros contre 840 en 2022, toujours selon le rapport Draghi ; et cette épargne ne finance presque rien de notre numérique. Tout locataire qui veut acheter commence par réunir un apport. Le nôtre existe ; il dort.

L'échelle fait la rentabilité. L'Europe compte 450 millions de consommateurs, mais découpés en vingt-sept régimes d'achat public, de certification et de données. Les géants américains sont nés grands parce que leur marché intérieur l'était. Unifier le nôtre est le chantier le moins avancé des trois, et le seul qui ne coûte pas un euro d'argent public.

Louer n'est pas une faute : toute économie ouverte loue, et nous continuerons de louer beaucoup. La faute est d'avoir tout mis en location, pièce par pièce, sans jamais lire l'ensemble du bail, chez des bailleurs concurrents mais soumis à un même droit, dans une même capitale. Le vital ne se loue pas. Devenir propriétaires prendra une génération, comme le nucléaire. Celle qui l'a fait avant nous n'était ni plus riche ni plus savante que la nôtre. Elle s'était seulement posé la bonne question. Et si nous avions le choix

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