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Narration transmédia : des techniques aux recettes, gare à la manip’

La narration transmédia gagne du terrain dans le champ des récits de fiction, comme des récits documentaires. Elle ajoute au récit un « supplément de réel » pour mieux « accrocher » le spectateur / interacteur et l’inciter à la participation.
Pour le documentaire, ça s’accompagne du développement du transmedia activism, qui ambitionne d’agir sur le réel pour le transformer. Un projet vertueux, certainement mais qui fait naître, chez moi, des questions – au-delà du champ documentaire – sur l’usage des techniques de narration transmédia et leur transformation en « recettes » pour action.

Très schématiquement, le dessein des techniques de narration transmédia dans le champ de la fiction est de rendre, en le « dispersant » et en l’amenant au plus près des usages, un univers narratif plus « présent », plus tangible au spectateur / interacteur. On pourrait presque dire plus « réel » (ce qui d’ailleurs n’est pas sans poser des questions éthiques sur le brouillage de la frontière fiction / réel). Ce surplus de « réel » portant en retour la promesse d’un engagement accru du public dans la vie de l’oeuvre (si ce n’est dans l’oeuvre elle-même).

S’agissant d’un genre, le documentaire, qui justement traite du réel, les techniques de narration transmédia charrient leur lot de questionnements. Pour citer (après traduction) un récent billet de Brian Newman sur Awra Amba, Utopia in Ethopia et ses extensions transmédia : « Est-il possible d’étendre, de multiplier les points d’entrée dans le récit, sans trahir l’histoire, bien réelle, de ses protagonistes? Ces mêmes protagonistes interviendront-ils directement dans le récit? Le public y gagnera t’il en compréhension? » Et bien sûr, dans une perspective de transformation sociale, « l’impact sur le réel en sera t’il plus important? »

(Laissons avec Brian Newman de côté la question des conséquences esthétiques).

L’expérience Awra Amba (comme avant elle High Rise) s’efforce d’ouvrir des pistes sur les possibles d’un retour dans le réel du documentaire, d’une « restitution ». Ce que le documentaire « prend » au réel comment peut-il le lui « rendre ». En l’occurrence, il s’agirait (mais je reconnais ne pas avoir creusé beaucoup) d’accompagner les villageois Awra Amba dans leur projet de transformation sociale. Comme prix de leur participation?

A ce titre, au moins, les techniques de narration transmédia semblent promises à un bel avenir dans le champ documentaire, comme support d’une expression militante qui entend transformer le réel. C’est le transmedia activism. Ce n’est pas, loin de là, le seul horizon pour le documentaire transmédia, mais c’en est un qui tient ces temps-ci le haut du pavé.

Rien à redire sur la vertu de l’intention (ou sur les qualités d’Awra Amba ou sur les effets qu’il produira ou ne produira pas). Mais une méfiance de spectatrice qui s’interroge sur ce que l’on peut bien vouloir obtenir d’elle et par quels moyens. Sur la façon dont les techniques de narration transmédia (mais peut-être plus largement l’introduction de l’interaction) agissent (pour ne pas dire « jouent ») sur la nature et la fonction de l’oeuvre.

Spectatrice, je me méfie de toute oeuvre qui cherche démontrer, à faire passer un message (sur le registre de la communication ou du storytelling employé à fins de communication). Et c’est à mes yeux une possible dérive de l’application de « recettes » de narration transmédia telles qu’elles sont aujourd’hui – mal? – présentées (mal comprises?) : de « rabbit holes » en injonctions à l’action (clic, clic, follow, like, sign up, call, take action, donate …), je me fais dans certaines propositions transmédia l’effet d’un caniche bien dressé devant un cerceau. Saute! Mais saute donc, c’est à ce prix qu’est le sucre!

Parfois, je saute. Après tout j’aime le sucre. Le plus souvent, je ne saute pas. J’ai appris à connaître ce sucre là pour ce qu’il est : un truc du dresseur. Une fois le sucre mangé ne me restera le plus souvent que la fatigue de tous ces sauts. Et que le dresseur ne s’avise pas en plus d’exiger que je sois édifiée, que je me roule sur le ventre de contentement ou que j’aille acheter un cerceau! Là, je quitte la piste (non sans avoir mordu).

En conclusion? Pas de conclusion. Points de suspension. Assortis d’auto-discipline et de vigilance. 1. Examiner toujours attentivement les techniques de narration à l’aune de leurs effets sur le récit et la production de discours. 2. Ne pas envisager le public comme une meute de caniches 3. et le récit comme une technique de persuasion.

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